Marie-Estelle
Dupont

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Confinement : quels risques ?

On me demande régulièrement et pas plus tard que ce midi sur LCI quels sont les risques d’un prolongement du confinement. Il va de soi qu’enfermer l’être humain est un stress majeur et que notre équilibre physique autant que mental nécessite action, air, et interactions. Mais ce confinement concerne toute la planète et a un sens connu de tous : cela nous permet de ne pas basculer dans une complète absurdité, qui serait effectivement délétère et traumatique. Car l’être humain ne peut préserver son équilibre s’il perd ses repères et le sens. Lorsque la difficulté a un sens elle n’est pas traumatique. Lorsque l’épreuve est collective, elle est moins désorganisante.

Toutefois il importe de rappeler qui sont les personnes à risque psychologiquement :

Avant quiconque, les femmes victimes de violences conjugales et les enfants maltraités sont rendus extrêmement vulnérables par cet isolement. Nous devons donc rester attentifs à nos voisins et nos proches même éloignés. Développer assez d’observation pour déceler les discrets appels au secours de ces personnes qui survivent dans la terreur d’un parent ou d’un conjoint violent. Non l’amour n’existe jamais dans un rapport de peur et aucun « c’est pour ton bien » ne justifie l’angoisse muette d’un mineur enfermé avec un adulte déviant. Par définition les mesures gouvernementales, numéros d’urgence, pharmacies prévenues… sont nécessaires et insuffisantes. Celui qui frappe, viole et tue sait parfaitement rendre sa victime muette. A chacun de nous d’ouvrir nos yeux et nos oreilles. Une femme battue donne le change, mais nous pouvons faire preuve de vigilance dans nos cages d’escalier : regards fuyants, excuses bizzares, sursauts injustifiés… Soyez indiscrets, cela aussi peut sauver des vies. Sans paranoïa ni délation, restons soucieux du malheur d’autrui. Pas pour faire justice nous mêmes mais parce qu’un être humain isolé est un être humain qui lutte pour sa survie.

Le deuxième danger concerne les personnes qui présentent des antécédents de troubles psychologiques. Le confinement nous est tombé dessus brutalement. Pour certains, il est arrivé à un moment où ils allaient bien. Pour d’autres, il s’est ajouté à un épisode dépressif, un trouble anxieux généralisé, un post-partum sévère, un trouble obsessionnel compulsif, un sevrage alcoolique, un changement de traitement anti psychotique et j’en passe. Ceux aussi qui ont déjà connu l’enfermement, la séquestration, la déportation, et pour qui le confinement réactive des traumatismes difficilement surmontés. A toutes ces personnes il importe de répéter que le confinement n’annule pas la réalité de leurs difficultés et qu’elles doivent poursuivre autant que possible leurs traitements et leur thérapie, par des consultations en ligne. Ce n’est pas parce que la collectivité fait face à une pandémie que vos souffrances intimes n’existent plus ou que vous devez vous sentir illégitimes à, ou coupables voire honteux de réclamer de l’aide. Continuez à prendre soin de vous, mes confrères consultent à distance, c’est notre métier et notre désir de vous aider.

Enfin, même sans antécédent, être enfermé majore l’anxiété, l’irritabilité, les difficultés de concentration, les sautes d’humeur, les fringales. Les conditions du confinement peuvent être anxiogènes et les écarts sont grands entre une personne qui sera payée à la fin du mois et se trouve confinée dans une maison avec jardin, et le couple en instance de divorce obligé de faire bon ménage dans 60 m2 avec des enfants en bas âge ou un commerce en faillite. Autour de nous, il y a aussi bien le couple avec un nouveau né qui voit le confinement presque comme une occasion de pouponner plus longtemps, que ceux pour qui c’est l’épreuve du feu, entre frontières fermées subitement et boîte en faillite.

Sur le plan somatique, le confinement majore les risques de diabète, troubles alimentaires, hypertension, la perte musculaire, les troubles du sommeil, douleurs de tension. Nous devons donc tous veiller à conserver un esprit sain dans un corps sain en nous exposant à la lumière du jour, en diminuant le temps d’écran en fin de journée car la lumière bleue de nos tablettes désynchronisent le cerveau, en maintenant une activité physique adaptée à notre condition physique du moment c’est important sinon ce sera contre productif, et vous risque démotivation ou claquage), faite à la fois d’étirements et de léger effort musculaire pour oxygéner le corps.

Pour ceux qui allaient plutôt bien, il n’y a toutefois pas de risque majeur. Nous trouvons la situation pénible, certes, elle peut à certains moments nous « taper sur le système », mais elle peut aussi être source de « bénéfices collatéraux » : faire le bilan, déclencher des prises de décisions que nous retardions, redécouvrir notre chez nous, prendre le temps de se parler et de s’alimenter dans le calme, transmettre à nos enfants ce que nous n’avons jamais le temps de leur apprendre, s’informer sur nos défenses immunitaires et devenir tous plus responsables de notre santé, apprendre enfin une langue ou relire nos classiques, tout mettre à plat. Le vide est l’antichambre d’un nouveau plein et le chaos est l’occasion d’établir un autre ordre. Petits ou grands, l‘ennui comme la frustration sont des écoles intéressantes pour découvrir les ressources physiques presque illimitées que nous possédons tous. Pascal disait que le malheur de l’homme vient de ce qu’il ne sait rester seul dans une chambre. Nous allons tous avoir un travail psychique important à fournir pour tolérer cette frustration majeure. Mais il n’en sortira pas que du mauvais, loin s’en faut. Sans angélisme et en restant lucides sur nos concitoyens à risques, je suis convaincue que nous pouvons retirer quelque chose dont nous avions besoin de cette situation. Pour les uns, se retrouver et cesser d’etre dans la fuite en avant et la politique de l’autruche avec les problèèmes non résolus, pour les autres, reprendre leur souffle en famille, pour d’autres, passer le cap d’un départ en province après le confinement, pour d’autres encore écrire un livre. Nous n’avons pas choisi la contrainte, mais la liberté réside dans ces deux questions : qu’est ce que cela me fait ? qu’est ce que j’en fais?

Marie-Estelle Dupont

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